Editorial du N° 17 des cahiers de l'association Jean Chièze
Depuis la nuit des temps, les termes "gravure sur bois" (ou xylographie) et "gravure en relief"(ou taille d'épargne) étaient pratiquement équivalents. Il y avait bien quelques exceptions - cachets de pierre fine ou tampons de caoutchouc- mais elles étaient trop légères pour ébranler l équation : gravure en relief = gravure sur bois.
Jean Chièze, dont l'inspiration s'incarnait dans un respect attentif des traditions artisanales de l'art xylographique, ne parait pas avoir été effleuré par le doute ; il était naturellement attaché au matériau naturel. Le dur bois de bout faisait valoir sa virtuosité, et il se jouait des pièges du bois de fil. Les supports modernes -bois reconstitués, linoléum, plastiques à la fin de sa carrière- étaient pour lui comme s'ils n'existaient pas.
Or, trente ans après sa mort, force est de constater que, si la gravure en relief reste couramment pratiquée, le bois naturel n'est guère utilisé. Il y a bien des raisons à cela : quasi-impossibilité de se procurer du bois de bout, préférence pour des supports plus dociles, laissant libre cours à la spontanéïté du geste, faible coût des nouveaux matériaux. Nous sommes arrivés au point où, pour nombre d'amateurs éclairés, le bois pur et simple appartient au passé.
Pour notre association, c'est un sujet capital. Nos fondateurs ont, très sagement, voulu joindre la mémoire de Jean Chièze et l'avenir de la discipline qu'il avait si bien servi. Ces fidèles admirateurs d'un maître qu'ils avaient connu et aimé n'imaginaient pas que l'on pût tolérer des succédanés qu'il avait, au moins implicitement, rejetés.
Mais la question ressurgit immanquablement dans la phase préparatoire des concours, lorsque il faut mettre à jour le règlement. A l'époque du 5e concours en 2004, il avait été décidé de maintenir l'obligation du bois, la seule concession ayant consisté à ajouter le contreplaqué au bois de bout et de fil.
Pour le 6e concours, en 2009, nous avons cru devoir élargir le débat en consultant par écrit tous les membres de l'association. Nous avons demandé à chacun de se prononcer en faveur de l'une des trois préconisations suivantes :
1- Maitien du statu-quo (bois seulement)
2- Ouverture sans réserve (tous supports)
3- Dédoublement du concours.
Nos adhérents ont bien senti l'importance de l'enjeu et ils ont pour la plupart répondu. 19% se sont prononcés pour le statut-quo, 17% pour l'ouverture complète, et 59% pour le dédoublement. Vox populi, vox Déi. C'est de cette dernière mesure que nous proposerons la ratification à l'assemblée générale du printemps prochain, à titre expérimental. Il y aurait ainsi, au prochain concours, une option "bois naturel" et une option "autres supports", chacune étant dotée de prix distincts.
Les observations dont plusieurs de nos amis ont accompagné leur réponse montrent que la solution majoritaire ne doit pas être interprétée comme un signal d'indifférence ou de renoncement. Pour tous ceux qui ont commenté leur choix, le bois, le vrai bois de fil ou de bout, sera toujours le matériau d'excellence. Mais ils ont pensé que cette conviction ne devait pas faire tort à la taille d'épargne en général. L'un d'entre eux - un praticien- a même assuré que le goût et la pratique de cet art, acquis sur des supports quelconques, devait tôt ou tard conduire les meilleurs à redécouvrir le bois. Espérons que l'avenir lui donnera raison.
Bruno de Saint Victor